En une phrase

Abel est moins ici un personnage isolé qu’un type traditionnel : le pasteur nomade, ouvert à l’espace et attaché au vivant, dont l’effacement historique manifeste la victoire progressive du mode sédentaire figuré par Caïn.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, principalement au chapitre « Caïn et Abel », formulée par l'encyclopédie.

Guénon part de la différence la plus concrète. Abel est pasteur, tandis que Caïn est agriculteur. Le premier accompagne des animaux qui se déplacent, le second fixe dans un sol les végétaux qu’il cultive. De cette opposition des occupations procèdent deux manières d’habiter le monde, puis deux formes de civilisation.

  1. Le nomadisme. Abel ne partage pas l’espace en propriétés durables. Son parcours se règle sur les pâturages, les saisons et les possibilités que l’étendue lui ouvre. Sa demeure demeure mobile, et ses œuvres ne prétendent pas vaincre la durée par leur permanence matérielle.
  2. Le rapport au vivant. L’offrande d’Abel est animale. Guénon ne réduit pas cette donnée à une préférence économique : elle appartient à la loi traditionnelle propre aux peuples pasteurs. Le sacrifice exprime donc une adaptation régulière à leur nature et à leur fonction.
  3. L’expansion spatiale. Aux peuples nomades correspond le principe d’expansion, représenté par l’espace. Il ne s’agit pas d’une supériorité morale accordée à tout déplacement, mais d’une polarité cosmologique : l’extension s’oppose à la compression, comme la mobilité à la fixation.
  4. Le destin cyclique. L’espace libre se resserre à mesure que les établissements sédentaires étendent leurs limites. Les peuples pasteurs sont alors absorbés, refoulés ou contraints d’adopter le mode de vie de leurs vainqueurs. Le meurtre biblique devient la figure d’un processus qui se poursuit pendant toute la durée du cycle.

Cette lecture ne transforme pas Abel en programme social. Guénon ne propose pas de reconstituer artificiellement une vie nomade dans les conditions modernes. Il montre que l’histoire extérieure traduit, à son niveau, une relation plus générale entre l’espace et le temps, l’expansion et la compression, le vivant mobile et l’œuvre fixée. Abel nomme l’un des deux pôles dont la tension organise la présente humanité.

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Citations de Guénon

Dans le symbolisme biblique, Caïn est représenté avant tout comme agriculteur, Abel comme pasteur. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 106)

Par contre, les peuples nomades et pasteurs n’édifient rien de durable, et ne travaillent pas en vue d’un avenir qui leur échappe. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 107)

Vers la fin du cycle, Caïn achève véritablement de tuer Abel. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 106)

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction La force du symbole tient à ce que la victime ne disparaît pas en un instant. Abel est tué chaque fois qu’un espace encore ouvert est entièrement cadastré, qu’une économie pastorale devient une survivance marginale, ou que la mobilité d’un peuple est soumise à la logique uniforme des établissements fixes. La formule de Guénon désigne un achèvement historique, non la répétition matérielle du premier meurtre.

Il faut pourtant préserver la réciprocité des deux types. Le nomade n’est pas spirituel du seul fait de son mouvement, pas plus que le sédentaire n’est matérialiste du seul fait de sa demeure. Abel et Caïn sont des formes symboliques, et leur valeur dépend du plan où on les considère. C’est au plan cyclique que la disparition presque totale du premier devient un signe de la fin.

Un exemple pour approcher le sens

Considérez deux familles devant préparer l’année à venir. L’une sème dans un champ dont elle connaît exactement les limites, bâtit un grenier et conserve la récolte. L’autre conduit son troupeau vers les pâturages que la saison rend possibles, et n’emporte que ce que le déplacement autorise.

La première inscrit son travail dans le temps : elle attend la germination, la récolte et le retour annuel des mêmes opérations. La seconde l’inscrit dans l’espace : elle suit une route, franchit une distance et trouve devant elle de nouvelles étendues. Abel est le nom symbolique de cette seconde orientation. Quand toute route est fermée et tout terrain fixé, sa possibilité extérieure se retire avec lui.

Références internes

Caïn · Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps · La Sphère · La tradition · La civilisation matérielle · Kali-Yuga