En une phrase

La solidification enferme progressivement le monde dans l’apparence d’une réalité exclusivement matérielle, puis la dissolution relâche cet enfermement par le bas, sans restituer pour autant l’ouverture spirituelle perdue.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, formulée par l'encyclopédie.

La solidification et la dissolution ne sont pas deux diagnostics concurrents du monde moderne. Elles désignent deux moments successifs d’une même descente cyclique. Dans le premier, l’existence sensible paraît gagner en densité, en stabilité et en clôture. Dans le second, cette cohésion devenue extrême se défait, et les forces que la clôture contenait commencent à la traverser.

La solidification vient de la prédominance croissante de la quantité. La science moderne ne retient des choses que ce qui se mesure, l’industrie les traite comme des unités substituables, et l’organisation sociale tend à faire de même avec les hommes. Il ne s’agit pourtant pas d’une simple erreur intellectuelle. Pour Guénon, la mentalité d’une époque et son milieu cosmique se correspondent : une humanité devenue presque exclusivement sensible au quantitatif habite effectivement un monde qui lui oppose une surface plus fermée et plus compacte.

Cette compacité explique en partie l’efficacité des applications modernes. Les procédés mécaniques réussissent dans un milieu rendu conforme à leur propre simplification. Leur succès n’établit donc pas que le réel soit entièrement mécanique ; il manifeste plutôt que la phase cyclique présente favorise ce mode d’action, en même temps qu’elle rend les autres influences moins perceptibles.

La limite ne peut cependant être atteinte. Une matière absolument inerte, une quantité pure et une séparation totale d’avec les degrés supérieurs seraient des négations de l’existence elle-même. Au voisinage de cette limite, la solidification se fissure. Ce qui avait été comprimé se disperse, le temps s’accélère, les formes perdent leur stabilité et le monde entre dans la phase de dissolution.

Cette seconde phase ne constitue nullement un retour à l’esprit. La barrière qui avait fermé l’accès aux influences supérieures s’ouvre d’abord du côté inférieur du domaine subtil. D’où la prolifération de phénomènes psychiques, de contrefaçons initiatiques et de pouvoirs sans principe. Le passage de la matière au psychisme n’est donc pas nécessairement une remontée ; il peut être la dernière conséquence de la descente.

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Citations de Guénon

On pourrait aussi, en un sens qui est au fond le même, et d’une façon peut-être plus précise et même plus « réelle », parler de « solidification ». (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 84)

L’accélération même du temps, en s’exagérant sans cesse et en rendant les changements toujours plus rapides, semble aller d’elle-même vers cette dissolution. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 120)

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction L’intérêt de cette paire de notions est de corriger deux lectures également incomplètes de la crise moderne. La première ne voit que le matérialisme, comme si la fin du cycle devait demeurer indéfiniment compacte et rationnellement administrée. La seconde prend toute brèche dans ce matérialisme pour un réveil spirituel. Guénon oblige à lire la succession entière : la fermeture prépare la brèche, et la brèche peut laisser passer ce qui se trouve au-dessous plutôt que ce qui se trouve au-dessus.

Le symbole de la Grande Muraille résume cette dynamique. Tant qu’elle tient, elle sépare le monde humain de certaines influences dissolvantes. Quand elle se fissure, le premier effet n’est pas la délivrance mais l’intrusion. La question décisive n’est donc pas de savoir si une époque croit encore à la matière, mais à quel ordre appartiennent les influences auxquelles elle se rend disponible.

Un exemple pour approcher le sens

Imaginez un lac qui gèle durant un hiver très long. Sa surface devient assez dure pour porter des routes et des machines ; on finit par oublier qu’elle n’est qu’une croûte. Lorsque le dégel commence, la disparition de la glace ne rend pas immédiatement l’eau claire. Elle produit d’abord des plaques instables, des crevasses et des courants dangereux.

La solidification est cette croûte prise pour le réel tout entier. La dissolution est le dégel qui la défait. Or le danger change de forme sans disparaître : on ne risque plus seulement l’enfermement sur une surface durcie, mais la chute dans les eaux agitées qu’elle recouvrait.

Références internes

Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps · Le Règne de la Quantité · La contre-initiation · La Sphère · Le Cube · Caïn · Abel · Mohyiddin ibn Arabi · Kali-Yuga · Manvantara