En une phrase
Les deux nuits sont les deux obscurités opposées que l’analogie rapproche : en bas, l’indifférenciation chaotique qui précède une manifestation ; en haut, le non-manifesté dont la lumière surpasse toute lumière perceptible.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans Initiation et Réalisation spirituelle et Symboles fondamentaux de la Science Sacrée, formulée par l'encyclopédie.
La nuit est un symbole à double sens. La considérer seulement comme absence, ignorance ou mal revient à ne retenir que son application inférieure. Guénon la rapporte aussi à ce qui demeure au-delà de toute manifestation et ne peut être saisi par aucune faculté conditionnée. Les deux significations sont opposées, mais elles se correspondent selon l’analogie inverse.
- La nuit inférieure. Elle est le chaos, non au sens d’un désordre accidentel, mais comme état d’indifférenciation potentielle antérieur au déploiement des formes. Elle se tient au point le plus bas, du côté de la substance et de la materia prima.
- La nuit supérieure. Elle représente le non-manifesté, au-delà de toute détermination. Elle n’est pas privation de lumière : elle est la lumière principielle, invisible parce qu’elle excède toute lumière manifestée.
- Le rapport inverse. Le point le plus bas reflète le point le plus haut. Leur indistinction extérieure ne doit pas masquer leur différence de nature. L’une est potentialité cosmologique, l’autre plénitude métaphysique.
- Le passage nocturne. Tout changement d’état comporte une phase d’obscuration et d’enveloppement. La forme ancienne n’opère plus, tandis que la nouvelle n’est pas encore déployée. La nuit devient alors le symbole d’un intervalle initiatique, comparable à une mort suivie d’une naissance.
La doctrine des deux nuits empêche deux confusions symétriques. La première consiste à diviniser l’obscurité psychique, comme si toute expérience de retrait ou de dissolution était supérieure. La seconde consiste à refuser la valeur métaphysique des ténèbres sous prétexte que la lumière est le symbole ordinaire de la connaissance. Selon le plan envisagé, lumière et ténèbres peuvent l’une et l’autre recevoir un sens supérieur ou inférieur.
Le « soleil de minuit » concentre ce paradoxe. La lumière y demeure présente au cœur de la nuit, sous une forme polaire plutôt que diurne. Ce symbole ne fait pas de la nuit une fin en elle-même : il manifeste le centre immobile où les oppositions de la périphérie sont résolues.
Les pages citées ci-dessous sont celles du document numérique, couverture comprise, et peuvent différer de la pagination imprimée. Voir les conventions de citation.
Citations de Guénon
Tout changement d’état se produit à travers une phase d’obscuration et d’« enveloppement ». (Initiation et Réalisation spirituelle, p. 197)
Dans leur sens supérieur, les ténèbres représentent le non-manifesté. (Initiation et Réalisation spirituelle, p. 198)
Le sens inférieur des ténèbres est d’ordre cosmologique, tandis que leur sens supérieur est d’ordre proprement métaphysique. (Initiation et Réalisation spirituelle, p. 199)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction Le pluriel est ici essentiel. Il n’y a pas une nuit dont on pourrait fixer une fois pour toutes la valeur, mais plusieurs obscurations hiérarchisées. Deux expériences peuvent donc paraître semblables à celui qui les regarde du dehors, alors que l’une procède d’une dissolution inférieure et l’autre d’un dépassement des formes.
Cette distinction vaut aussi pour le langage spirituel. Le silence, le secret, la retraite et l’invisibilité ne sont pas supérieurs par leur seule apparence. Ils le deviennent lorsqu’ils expriment une concentration vers le principe. Sinon, ils peuvent tout aussi bien recouvrir la passivité, la confusion ou le repli individuel.
Un exemple pour approcher le sens
Une graine sous terre et un ciel nocturne paraissent également obscurs. Dans la graine, les formes futures ne sont pas encore développées : l’obscurité est enveloppement et potentialité. Dans le ciel, l’obscurité permet au regard de percevoir des astres que la lumière du jour dissimule : elle révèle par retrait de la clarté ordinaire.
Ces deux images ne coïncident pas exactement avec les deux nuits, mais elles font sentir pourquoi un même symbole reçoit des sens opposés. Il faut toujours demander de quelle obscurité il s’agit, à quel niveau elle appartient et vers quel terme elle conduit.
Références internes
Initiation et Réalisation spirituelle · Symboles fondamentaux de la Science Sacrée · La Caverne · Le Cœur · La Porte étroite · Service et obscurité · Le secret initiatique · La réalisation métaphysique · Al-ʿAmâ et les deux ténèbres · Le Pont