En une phrase
La Hylè ou habâ reçoit les formes, le Calame les détermine et la Table gardée les conserve, trois symboles distincts d’un même passage de la possibilité à la manifestation ordonnée.
Exposé métaphysique
Synthèse de la métaphysique de la possibilité et des deux pôles de la manifestation dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Les États multiples de l'être et La Métaphysique orientale, mise en rapport avec le lexique islamique par l'encyclopédie.
Ces trois termes appartiennent à un langage cosmologique islamique, tandis que Guénon expose la structure générale à l’aide de la Possibilité universelle, de Purusha et de Prakriti. Le rapprochement ne consiste pas à remplacer mécaniquement un mot par un autre. Il met en regard trois fonctions qui doivent rester distinctes : la réceptivité, l’acte déterminant et la conservation des déterminations.
La Hylè, rapprochée ici du habâ ou poussière primordiale, n’est pas une matière ténue répandue dans l’espace. Elle désigne la potentialité substantielle à l’égard des formes, indéterminée en elle-même et capable de les recevoir toutes dans l’ordre qui lui est propre. La confondre avec une poussière physique reviendrait à placer au terme corporel ce qui sert précisément à en expliquer la possibilité.
Le Calame figure le pôle actif de la détermination. Écrire, dans ce symbolisme, ce n’est pas enregistrer après coup un événement déjà produit ; c’est tracer la limite intelligible par laquelle une possibilité reçoit une forme. Le Calame suprême se rapporte ainsi à l’Intellect premier ou à la fonction ordonnatrice qui contient principiellement les déterminations du cosmos.
La Table gardée correspond au pôle réceptif envisagé non plus comme pure indétermination, mais comme totalité ordonnée des déterminations reçues et conservées. Elle est rapprochée de l’Âme universelle. Le rapport du Calame et de la Table est celui de l’essence et de la substance, de l’acte et de la réceptivité, transposé à un degré cosmique. Aucun des deux symboles ne désigne un objet placé quelque part au-dessus du monde.
La distinction entre Hylè et Table est nécessaire. Toutes deux appartiennent au côté réceptif, mais la première signifie la puissance indéterminée, tandis que la seconde implique déjà un ordre de formes conservées. De même, le Calame ne doit pas être confondu avec le Principe suprême : il est la première fonction déterminante à l’égard de la manifestation, non l’Infini au-delà de toute détermination.
Ces symboles rendent enfin sensible une loi générale : rien ne se manifeste sans un principe essentiel qui détermine et une substance qui reçoit. Leur corrélation explique la production des formes sans attribuer à la réceptivité une puissance créatrice indépendante, ni au déterminant une action comparable à celle d’un artisan individuel.
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Citations de Guénon
Le corrélatif de Purusha est alors Prakriti, la substance primordiale indifférenciée. (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 26)
La Possibilité universelle contient nécessairement la totalité des possibilités. (Les États multiples de l’être, p. 17)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction La valeur de ce rapprochement tient à sa précision et non à une identité de vocabulaire. Le habâ akbarien, la Hylè grecque et Prakriti dans le Sânkhya ne se superposent pas en tous leurs aspects. Ils permettent cependant de discerner une même question métaphysique : comment une forme peut-elle apparaître sans que son support passif soit pris pour sa cause suffisante ?
Le Calame et la Table ajoutent à cette question la dimension de la connaissance. La forme manifestée n’est pas un accident sans modèle ; elle est déterminée et conservée dans un ordre intelligible. La cosmologie traditionnelle ne sépare donc pas la production du monde de sa lisibilité.
Un exemple pour approcher le sens
Une page blanche peut recevoir une infinité de figures, mais elle ne dessine rien par elle-même. La main qui trace actualise une figure déterminée, et la page conserve le tracé. Pourtant la page matérielle, le stylet et le geste ne sont ici que des images : leur rapport fait comprendre la réceptivité, la détermination et la conservation.
Si l’on confond ces fonctions, on dira soit que la page produit seule le dessin, soit que le dessin existe sans aucun support, soit encore que la mémoire du tracé est identique à la blancheur initiale. Le symbolisme du Calame et de la Table empêche ces trois confusions.
Références internes
L’Homme et son devenir selon le Vêdânta · Les États multiples de l’être · La Métaphysique orientale · La Possibilité universelle · Hylè et materia prima · Le manifesté et le non-manifesté · Al-ʿAmâ et les deux ténèbres · Le Verbe divin · Création et manifestation · L’Âme universelle