En une phrase

La hylè, entendue comme materia prima, est la puissance pure, entièrement indéterminée et passive, qui soutient la manifestation universelle sans être elle-même une matière sensible ou mesurable.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, La Grande Triade et Mélanges, formulée par l'encyclopédie.

Le mot grec hylè a donné « matière », mais l’usage moderne a presque inversé son sens métaphysique. La materia prima n’est ni un fluide physique primitif ni un assemblage de particules élémentaires. Elle est puissance pure, sans détermination actualisée, et constitue le support passif de toute manifestation.

Cette notion répond à Prakriti dans la doctrine hindoue et à la substance universelle dans le langage métaphysique. Elle forme le pôle passif complémentaire de l’essence ou du principe actif. Aucun être manifesté ne se réduit à l’un de ces pôles : toute détermination résulte de leur corrélation, comme une forme reçue suppose à la fois ce qui la donne et ce qui peut la recevoir.

La materia prima ne peut être mesurée. Mesurer, c’est déjà déterminer une grandeur selon une unité, donc introduire une qualification particulière. Or la substance universelle est absolument indistincte. Elle se situe symboliquement au-dessous de tous les mondes, non comme un lieu inférieur dans l’espace, mais comme le support potentiel commun de leurs déterminations.

Il faut par conséquent la distinguer de toute materia secunda. Celle-ci est la substance relative d’un monde déterminé. Elle possède déjà les conditions propres à ce monde et peut recevoir des propriétés définies. La matière des physiciens, puisqu’elle est étendue, pesante, énergétique ou soumise à des lois mesurables, appartient nécessairement à cet ordre secondaire.

La distinction entre les deux matières empêche de faire de la physique une métaphysique. Même lorsqu’une théorie cherche le constituant le plus élémentaire du monde sensible, elle demeure dans un domaine déjà qualifié. Repousser la division ou l’analyse jusqu’à une limite extrême ne conduit pas à la puissance pure, car celle-ci n’est pas le dernier objet accessible à un instrument.

Dans le langage cosmologique, la hylè peut être rapprochée du chaos primordial, à condition de comprendre le chaos comme indistinction des possibilités et non comme désordre accidentel. L’ordre ne se fabrique pas à partir d’un néant ; il actualise des possibilités selon des déterminations essentielles. La substance reçoit ces déterminations sans les produire par elle-même.

La tradition islamique offre, avec le habâ ou « poussière », une correspondance cosmologique : un réceptacle universel des formes sous l’action de la lumière. Le rapprochement éclaire la fonction de réception, sans rendre identiques tous les vocabulaires. Hylè, Prakriti et habâ appartiennent à des cadres doctrinaux dont il faut respecter les articulations propres.

Les pages citées ci-dessous sont celles du document numérique, couverture comprise, et peuvent différer de la pagination imprimée. Voir les conventions de citation.

Citations de Guénon

Avant tout, la ὕλη, en tant que principe universel, est la puissance pure, où il n’y a rien de distingué ni d’« actualisé ». (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 13)

Il n’y a de puissance pure que la substance universelle. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 14)

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction La difficulté vient de ce que la pensée moderne imagine l’indéterminé comme une chose très vague. La materia prima n’est pourtant pas une matière aux contours flous. Elle n’est aucune chose déterminée et ne peut, pour cette raison, apparaître comme objet d’expérience.

La qualifier de « première » ne lui donne pas non plus une antériorité chronologique. Elle est première dans l’ordre de la potentialité, comme condition passive de toute production manifestée. Il n’y eut pas un moment où la materia prima aurait existé seule avant de recevoir des formes dans le temps.

Cette précision permet de comprendre son rapport à la quantité. L’indétermination substantielle rend possibles les déterminations quantitatives, mais elle n’est pas elle-même quantité pure. Celle-ci représente au contraire une limite inférieure de la manifestation corporelle, déjà liée au nombre et à l’uniformité.

Un exemple pour approcher le sens

La cire peut recevoir l’empreinte d’un sceau, mais une cire réelle possède déjà couleur, température, poids et composition. Elle n’est donc pas la materia prima. Elle en offre seulement une image relative : réceptive par rapport à la forme du sceau, elle joue le rôle de substance dans une opération déterminée.

Pour approcher la hylè, il faut retirer mentalement non seulement l’empreinte, mais toutes les propriétés particulières de la cire. Ce qui reste ne peut plus être imaginé comme un objet. Le symbole conduit ainsi jusqu’à la notion de pure réceptivité, puis doit céder la place à l’intellection.

Références internes

Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps · La Grande Triade · Mélanges · La Quantité · Quantité et qualité · Essence, substance et accident · L’Âme universelle · les Possibilités éternelles de l’Être · Al-ʿAmâ et les deux ténèbres · L’Homme Universel