En une phrase

La sharîyah est la grande route traditionnelle commune à tous, tandis que la haqîqah est la vérité intérieure accessible par la connaissance, la tarîqah étant la voie qui conduit de l’une à l’autre sans jamais abolir la première.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Aperçus sur l'ésotérisme islamique et le taoïsme, formulée par l'encyclopédie.

Guénon voit dans l’Islam une formulation particulièrement nette du rapport entre exotérisme et ésotérisme. La sharîyah, dont le sens littéral évoque une grande route, règle l’existence de la communauté et détermine l’action droite. Elle est ouverte à tous ceux qui appartiennent à la forme traditionnelle. La haqîqah est la vérité intérieure, non parce qu’une institution la garderait arbitrairement secrète, mais parce que sa connaissance exige des qualifications que tous ne possèdent pas au même degré.

Le rapport n’est donc pas celui de deux doctrines concurrentes. La sharîyah et la haqîqah sont l’extérieur et l’intérieur d’une même tradition. La première fournit une base, une protection et un ordre; la seconde en révèle le principe et le sens ultime. La connaissance n’annule pas la loi, car le supérieur comprend l’inférieur et le replace dans sa raison d’être.

Entre elles se situe la tarîqah. Guénon l’illustre par le rayon d’un cercle. La circonférence figure la loi extérieure dans laquelle chacun occupe une position déterminée. Le centre figure la vérité une. Les rayons sont multiples parce que les natures et les méthodes diffèrent; tous vont néanmoins vers le même centre. Un rayon ne commence pas dans le vide: il part nécessairement de la circonférence. Ainsi la voie initiatique suppose l’appartenance effective à la forme traditionnelle qui lui sert de support.

L’erreur d’un ésotérisme prétendant se dispenser de la sharîyah consiste à vouloir atteindre le centre sans partir d’aucun point réel. Une aspiration, une lecture ou une expérience subjective ne remplace ni la transmission ni les rites ni la règle. Inversement, réduire la tradition à sa seule forme extérieure fait oublier que celle-ci est ordonnée à une connaissance. L’exotérisme suffit à son propre ordre, mais il ne peut légitimement nier ce dont il constitue l’enveloppe.

Cette complémentarité commande aussi le sens de l’obéissance. La règle n’est pas une contrainte profane imposée à une recherche individuelle. Elle est la détermination, dans un monde et pour une collectivité, d’un ordre qui procède de principes supérieurs. Lorsqu’elle est comprise depuis la haqîqah, sa forme demeure, mais son sens s’approfondit et se concentre.

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Citations de Guénon

Ce sont, suivant la terminologie arabe, es-shariyah, c’est-à-dire littéralement la « grande route », commune à tous, et el-haqîqah, c’est-à-dire la « vérité » intérieure, réservée à l’élite (Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, p. 8)

Mais ce n’est pas tout : on peut dire que l’ésotérisme comprend non seulement la haqîqah, mais aussi les moyens destinés à y parvenir ; et l’ensemble de ces moyens est appelé tarîqah (Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, p. 8)

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction Le schéma du cercle écarte deux erreurs symétriques. La première absolutise la circonférence et oublie qu’elle reçoit son ordre du centre. La seconde parle du centre tout en refusant le rayon et le point de départ. Dans les deux cas, le rapport vivant entre la forme et son principe est rompu.

Ce rapport explique pourquoi Guénon emploie rarement le mot « mystique » pour le taçawwuf. La passivité mystique, au sens technique qu’il donne à ce mot, ne suffit pas à définir une voie initiatique comportant doctrine, méthode, transmission et réalisation. La tarîqah n’est ni une sensibilité religieuse plus intense ni une spéculation privée; elle est le passage régulier de l’extérieur à l’intérieur.

Un exemple pour approcher le sens

Une cathédrale possède des murs, des portes, une orientation et un sanctuaire. Le voyageur qui refuse les portes sous prétexte qu’il cherche le sanctuaire reste dehors. Celui qui entre mais ne voit dans l’édifice qu’un assemblage de pierres manque son orientation. Les murs ne sont pas le sanctuaire, mais ils en ordonnent l’accès et protègent l’espace qui y conduit.

La sharîyah est comparable à cet ordre construit, la tarîqah au chemin qui traverse l’édifice, et la haqîqah au centre vers lequel tout est disposé. L’image ne permet pas de retrancher l’un des trois termes: sans enceinte, le chemin n’a pas de lieu; sans chemin, le centre reste une idée; sans centre, l’édifice perd sa raison d’être.

Références internes

Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme · La tarîqah · Le taçawwuf · Et-Tawhîd · L’Exotérisme et l’Ésotérisme · l’Écorce et le Noyau · Abû Hâmid al-Ghazâlî · Le néo-spiritualisme