En une phrase
Le tissage figure l’Existence universelle comme la rencontre d’une chaîne principielle, qui relie les états, et d’une trame contingente, qui en déroule les événements.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans Le Symbolisme de la Croix, formulée par l'encyclopédie.
Le tissu n’est pas chez Guénon une comparaison décorative. Il transpose dans un métier à tisser la même structure que la croix exprime géométriquement. La chaîne, tendue dans une direction stable, correspond à la verticale. La trame, que la navette conduit alternativement d’un bord à l’autre, correspond à l’horizontale. Leur intersection produit un point du tissu, comme le croisement des deux axes détermine le centre d’une croix.
Cette première correspondance explique l’usage traditionnel du vocabulaire textile pour désigner des textes sacrés. Le sanscrit sûtra signifie proprement « fil », tandis que tantra peut désigner le fil et plus spécialement la chaîne d’un tissu. L’écriture traditionnelle est ainsi conçue comme une ordonnance de rapports, non comme une simple succession de phrases. Un livre particulier en déploie les fils selon une forme humaine, mais le Livre dont il dépend contient principiellement l’ordre des êtres et des événements.
Le symbole s’étend donc du livre au monde. La chaîne représente alors les principes qui relient entre eux les mondes ou les états de l’existence. Un même fil unit les points correspondants de plusieurs états et maintient leur continuité. La trame représente les ensembles d’événements qui se déroulent dans chacun de ces états. Elle est variable et contingente, non parce qu’elle serait sans ordre, mais parce qu’elle applique le principe sous des conditions particulières.
Une seconde application porte sur l’être lui-même. Le fil de chaîne est l’être envisagé dans sa nature essentielle, dont les manifestations multiples ne brisent pas l’unité. Le fil de trame qu’il rencontre correspond à un état déterminé d’existence et au milieu cosmique propre à cet état. Ce que l’on appelle la manifestation d’un être est le point où ces deux déterminations se croisent.
Il faut donc éviter le fatalisme. Si l’on ne voit que la trame, les événements paraissent former un enchaînement qui enferme l’individu. La chaîne rappelle au contraire que l’être ne se réduit pas à son déroulement temporel. Le mythe des Parques, lorsqu’il n’est lu que comme fil du destin, ne conserve que la dimension horizontale du symbole. La doctrine complète restitue la direction principielle sans laquelle le tissu perd son sens.
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Citations de Guénon
Le symbolisme du tissage n’est pas appliqué seulement aux écritures traditionnelles ; il est employé aussi pour représenter le monde, ou plus exactement l’ensemble de tous les mondes. (Le Symbolisme de la Croix, p. 59)
La manifestation d’un être dans un certain état d’existence est, comme tout événement quel qu’il soit, déterminée par la rencontre d’un fil de la chaîne avec un fil de la trame. (Le Symbolisme de la Croix, p. 61)
Chaque fil de la chaîne est alors un être envisagé dans sa nature essentielle, qui, en tant que projection directe du « Soi » principiel, fait le lien de tous ses états. (Le Symbolisme de la Croix, p. 61)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction Le tissage permet de tenir ensemble trois plans que la lecture analytique sépare aisément : le texte sacré, le cosmos et l’être. Dans chacun, le visible est une combinaison de fils dont la raison n’est pas entièrement contenue dans la surface visible. La page écrite renvoie au Livre principiel, l’événement au système des états, et l’individu à l’unité essentielle qui traverse ses manifestations.
Cette image corrige aussi une compréhension trop statique de l’essence. Le fil vertical n’est pas une chose placée derrière les événements. Il est ce qui rend possible leur correspondance et ce qui maintient l’identité à travers leurs différences. La stabilité principielle ne supprime pas le changement, elle lui donne son axe.
Un exemple pour approcher le sens
Regardez un tapis sur le métier. Les fils tendus ne montrent encore aucun dessin, et le fil conduit par la navette ne peut se soutenir seul. Pourtant, à chaque passage, leur croisement fixe un point coloré. De proche en proche, la figure devient visible.
L’événement ressemble à ce point. Pris isolément, il semble accidentel. Replacé dans la trame, il appartient à un monde; rapporté à la chaîne, il manifeste un être dont l’unité dépasse ce seul instant. Le tapis entier ne réside dans aucun point particulier, mais chacun reçoit de lui sa place.
Références internes
Le Symbolisme de la Croix · L’Homme Universel · Essence, substance et accident · les Possibilités éternelles de l’Être · Nécessité et contingence · Personnalité et individualité · La réalisation métaphysique · La Croix · Le point et l’étendue · Le Centre et la Circonférence