Définition

L’essence et la substance sont les pôles actif et passif de la manifestation, tandis que l’accident appartient aux déterminations relatives de l’être déjà manifesté.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps et Les États multiples de l'être, formulée par l'encyclopédie.

Guénon part de la première dualité cosmique. Toute manifestation suppose un pôle actif, qu’il nomme Essence, et un pôle passif, qu’il nomme Substance. Dans la doctrine hindoue, cette polarité est celle de Purusha et de Prakriti. Il ne s’agit pas de deux réalités indépendantes qui se partageraient l’univers, mais de deux principes complémentaires dont l’union conditionne tout ce qui peut apparaître.

Ces termes sont universels, puis susceptibles d’applications relatives. On peut parler de l’essence et de la substance d’un monde, d’un être ou d’un état particulier de cet être. À chaque degré, ils désignent ce qui représente le pôle déterminant et ce qui représente le pôle réceptif. Leur signification doit donc être transposée avec le niveau considéré, et non enfermée dans une définition matérielle.

Dans le langage scolastique, cette application relative correspond à la forme et à la matière. La forme n’est pas ici la figure extérieure d’un corps; elle est le principe qualitatif qui fait qu’un être est ce qu’il est. La matière n’est pas davantage une substance physique déjà constituée; elle est le support potentiel de la détermination. De même, l’acte correspond à l’essence et la puissance à la substance.

Pour notre monde corporel, cette polarité apparaît principalement sous les aspects de la qualité et de la quantité. La qualité rapporte chaque chose à sa nature propre; la quantité fournit la condition de sa mesure et de sa division. L’erreur moderne consiste à prétendre expliquer la première par la seconde. Elle ne conserve alors du réel que ce qui se compte, et traite les différences essentielles comme des résultats secondaires de combinaisons quantitatives.

L’accident se situe à un autre niveau de vocabulaire. Dans la classification aristotélicienne, il désigne ce qui appartient à un sujet sans constituer son essence. Une position, une relation, une grandeur déterminée ou une variation de couleur peuvent ainsi être accidentelles. Il ne faut donc pas identifier simplement la Substance universelle à la substance d’une proposition, ni faire de tout ce qui est qualitatif un accident. Les mêmes mots changent de portée selon que l’on parle des pôles cosmiques, de la constitution d’un être ou des catégories qui décrivent celui-ci.

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Citations de Guénon

Cette dualité est celle de Purusha et de Prakriti suivant la doctrine hindoue, ou, pour employer une autre terminologie, celle de l’« essence » et de la « substance ». (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 9)

L’essence et la substance sont en somme la même chose que ce que les philosophes scolastiques ont appelé « forme » et « matière ». (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 9)

Ces deux principes y apparaissent respectivement sous les aspects de la qualité et de la quantité. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 10)

Lecture du commentaire arabe

Synthèse de l’encyclopédie, non citation du Cheikh. Chaque proposition a été confrontée le 7 octobre 2026 aux notes et présentations du traducteur, dont la référence suit la phrase ; la notice arabe consacrée à ce sujet réunit le dossier complet.

Selon la note du traducteur sur l’introduction, il est difficile de rendre exactement en arabe les termes essence et substance : ils se recouvrent presque parfois, d’autres fois sont employés ensemble comme s’ils s’opposaient, le plus souvent en une opposition de complémentarité plutôt que de contradiction. Pour marquer leur différence, Miftāḥ propose pour essence des mots comme māhiyya (quiddité), kunh (fond propre), jawhar et rūḥ, dont le sens est abstrait et actif ; pour substance, des mots comme jawhar, qiwām (support), mādda (matière) et dhāt, dont le sens courant est sensible ou susceptible de se corporifier. La conclusion est que l’essence se dit de la substance abstraite et active, et la substance de la substance passive, apte à être restreinte par une manifestation. De ces deux principes universels dérivent de nombreux couples complémentaires, dont substance et accident (Le Règne de la Quantité, note du traducteur à l’introduction). Dans une note au chap. 1, il énumère les dix catégories (substance, quantité, qualité, relation, temps, lieu, position, état, action, passion) et rappelle qu’Ibn ʿArabī a montré, dans le Kitāb inshāʾ al-dawāʾir et dans les Futūḥāt, leur importance à tous les niveaux de l’existence (Le Règne de la Quantité, note du traducteur au chap. 1).

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction Le problème de traduction révèle ici un problème doctrinal. Le français distingue essence et substance, là où l’arabe peut faire entendre dans jawhar tantôt le fond propre, tantôt le sujet qui porte des déterminations. Une équivalence terme à terme produirait précisément la confusion que Guénon cherche à éviter.

La bonne lecture procède donc par relations : actif et passif, forme et matière, acte et puissance, qualité et quantité. Ces couples ne sont pas interchangeables, mais chacun transpose dans son domaine une polarité dont la manifestation dépend.

Références internes

Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps · Les États multiples de l’être · Les Principes du Calcul infinitésimal · Les Futûhât al-Makkiyya · Hylè et materia prima · L’Âme universelle · Taoïsme · Vêdânta · Yin et Yang · Quantité et qualité