En une phrase

Er-Rûh est l’Esprit universel considéré comme le premier terme de la création, le milieu où elle se déploie et la limite qui la relie à son Principe sans jamais se confondre avec lui.

Exposé métaphysique

Synthèse de la position de Guénon dans Aperçus sur l'ésotérisme islamique et le taoïsme et Mélanges, formulée par l'encyclopédie.

Le mot « esprit » est devenu trop équivoque pour que l’on puisse l’employer ici sans précaution. Er-Rûh ne désigne ni le psychisme individuel, ni une faculté mentale, ni même un ange particulier. Guénon le prend d’abord en son sens universel, celui d’un principe cosmique qui enveloppe et ordonne l’ensemble de la manifestation.

Son exposé part de la science des lettres. L’alif, première lettre et figure verticale, correspond à l’unité principielle et à l’axe suivant lequel s’énonce le commandement divin. Pourtant, la création est rapportée au bâ, seconde lettre, parce que toute manifestation suppose immédiatement une polarisation. Le bâ est à la fois l’instrument et le lieu de l’acte créateur. Sous ce rapport, il représente Er-Rûh, produit directement par l’Ordre divin et transmettant cet ordre à tout ce qui vient après lui.

Cette situation intermédiaire ne fait pas d’Er-Rûh un moyen terme indépendant. Elle en fait un barzakh, une limite qui possède deux faces complémentaires. Par rapport à El-Haqq, la Réalité divine, l’Esprit est réceptif et passif. Par rapport à el-Khalq, la création, il devient actif et illuminateur. La même limite sépare donc la création de son Principe et l’unit à lui. Si l’on ne retient qu’une de ces deux fonctions, on transforme la médiation en rupture ou l’on abolit illégitimement la distinction des degrés.

La correspondance avec la Lumière précise encore cette doctrine. De même que la lumière rend visibles les formes sans être aucune d’elles, Er-Rûh communique l’ordre aux êtres sans se réduire à leur multiplicité. Sa place au centre du Trône exprime cette universalité. La tradition hébraïque offre ici, selon Guénon, le parallèle de Metatron, supérieur à l’ordre des anges séparés et situé au centre de la présence divine.

Enfin, Er-Rûh peut recevoir des applications plus particulières. Un ange, l’esprit d’un être ou une fonction prophétique peut être appelé rûh par participation. Ces usages ne doivent pas effacer le sens premier. Ils sont autant de déterminations relatives de l’Esprit universel, comme des rayons qui ne prennent leur intelligibilité qu’à partir du centre dont ils procèdent.

Les pages citées ci-dessous sont celles du document numérique, couverture comprise, et peuvent différer de la pagination imprimée. Voir les conventions de citation.

Citations de Guénon

Er-Rûh est placé au centre, et cette place est effectivement celle de Metatron. (Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, p. 25)

Er-Rûh est « le premier et le dernier » relativement à la création. (Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, p. 24)

Lecture de l’encyclopédie

note de la rédaction La difficulté de cette notion vient moins de son étrangeté que du rétrécissement moderne du mot « esprit ». Dans l’usage courant, celui-ci évoque une propriété de l’individu. Chez Guénon, le mouvement est inverse : l’individu ne possède un esprit que par participation à une réalité qui le dépasse.

Le symbolisme des lettres interdit également une lecture seulement grammaticale. Que le monde soit créé « par » et « dans » le bâ signifie que la médiation est simultanément opérative et réceptive. Le même principe transmet la détermination et offre le domaine où cette détermination se manifeste. La polarité actif-passif ne divise donc pas Er-Rûh en deux substances, elle exprime les deux orientations d’une fonction unique.

La notion permet enfin de distinguer soigneusement transcendance et séparation. Le Principe demeure au-delà de l’Esprit universel, mais la création n’est pas pour autant abandonnée hors de lui. Er-Rûh est le signe cosmologique de cette dépendance continue : il est premier du côté des créatures, non premier absolument.

Un exemple pour approcher le sens

Considérez une lumière blanche traversant un vitrail. La lumière n’est aucune des figures colorées qui apparaissent sur le sol, mais aucune de ces figures ne serait visible sans elle. Le vitrail reçoit la lumière et, relativement à elle, demeure passif. Pourtant, relativement aux couleurs projetées, il joue un rôle actif puisqu’il les distribue et les ordonne.

Er-Rûh peut être approché par cette double relation. Il reçoit du Principe ce qu’il communique à la création. Les couleurs multiples ne sont pas la lumière blanche, mais elles en manifestent quelque chose. Inversement, confondre le vitrail avec la source lumineuse supprimerait la hiérarchie qui rend l’image intelligible.

Références internes

Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme · Mélanges · La science des lettres · Et-Tawhîd · L’Homme Universel · Mohyiddin ibn Arabi · ʿAbd al-Karīm al-Jīlī · L’Émir Abd el-Kader