Définition
Le Démiurge désigne le domaine où la distinction et l’action individuelles paraissent indépendantes du Principe, illusion qui fait du relatif un monde séparé et donne au bien et au mal une opposition absolue.
Exposé métaphysique
Synthèse du premier article publié par Guénon, « Le Démiurge », repris dans Mélanges, formulée par l'encyclopédie.
Le texte de 1909 appartient à la première période de Guénon et emploie une terminologie qu’il ne conservera pas toujours sous la même forme. Sa thèse centrale est néanmoins nette : il ne peut exister deux principes infinis, l’un bon et l’autre mauvais. Toute dualité doit être contenue dans l’Unité et ne peut lui opposer une puissance indépendante.
Le mal ne possède donc pas d’existence universelle. Il apparaît lorsque les choses sont envisagées analytiquement, séparées de leur principe commun. Le fragment est alors pris pour un tout, le relatif pour une réalité autonome, et l’imperfection qui résulte de cette limitation semble s’opposer à la Perfection. Du point de vue synthétique, ce qui est relatif demeure contenu dans l’ordre total.
Guénon appelle « Empire du Démiurge » le domaine produit par cette fragmentation. Le Démiurge n’est pas un dieu inférieur ni une puissance extérieure qui aurait créé le mal et la matière contre le Principe. Il figure la volonté de distinction en tant qu’elle constitue l’existence individuelle comme séparée, puis se présente à l’individu lui-même sous la forme d’une puissance étrangère.
La séparation n’est jamais absolument réelle. Aucune partie ne peut sortir du Tout, et le monde inférieur reste contenu principiellement dans l’univers dont il paraît s’être détaché. Le degré de la « chute » mesure ainsi le degré auquel la conscience réalise la séparation. Le Démiurge est le reflet inversé de l’Être, non un second être subsistant par lui-même.
L’action appartient à ce domaine parce qu’elle suppose un agent individuel, un but, un changement et une distinction entre l’intérieur et l’extérieur. La morale possède donc une nécessité dans l’ordre social et pratique, qui est le domaine de l’action. Elle ne peut être transposée telle quelle au point de vue métaphysique universel, où l’opposition du bien et du mal est dépassée avec la séparation qui la produit.
Cette dernière proposition ne supprime pas les conséquences des actes dans leur ordre. Elle interdit seulement d’ériger les catégories morales propres à l’existence individuelle en principes métaphysiques absolus.
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Citations de Guénon
Si on appelle Bien le Parfait, le relatif n’en est point réellement distinct, puisqu’il y est contenu en principe ; donc, au point de vue universel, le Mal n’existe pas. (Mélanges, p. 8)
Le Démiurge n’est point une puissance extérieure à l’homme ; il n’est en principe que la volonté de l’homme en tant qu’elle réalise la distinction du Bien et du Mal. (Mélanges, p. 9)
En effet, l’action est la condition des êtres individuels, appartenant à l’Empire du Démiurge. (Mélanges, p. 15)
Lecture du commentaire arabe
Synthèse de l’encyclopédie, non citation du Cheikh. Chaque proposition a été confrontée le 7 octobre 2026 aux notes et présentations du traducteur, dont la référence suit la phrase ; la notice arabe consacrée à ce sujet réunit le dossier complet.
Dans l’avant-propos au chapitre sur le Démiurge, le traducteur explique que le mot ne doit pas être entendu comme chez certaines doctrines déviées, où il désigne le principe auquel on attribue le mal, créateur de la matière et de la multiplicité, ou un être extérieur à l’homme, origine des maux. Chez Guénon, il nomme l’illusion qui fait croire à l’homme voilé que quelque chose dans l’univers est séparé de la sustentation divine (qayyûmiyya) et subsiste par soi ; croire qu’une chose ne subsiste pas par Dieu est, dit-il, l’origine de tout mal (Mélanges, avant-propos du traducteur au chap. 1). Une note reprend ce sens : l’illusion fautive qui imagine une chose séparée de la volonté divine et de la création (Mélanges, note du traducteur au chap. 1). Le traducteur observe que Guénon va plus loin en disant que la réalité de la matière est néant ou illusion, et rapproche cette position d’un entretien d’Ibn ʿArabī avec Hārūn pendant son ascension (Futūḥāt, chap. 367) : ceux qui disent que l’existence s’efface pour eux ne voient plus que Dieu, mais le monde n’a pas disparu, et le monde entier est la théophanie même du Réel pour qui connaît le Réel (même avant-propos). Dans une autre note, il glose l’illusion comme l’idée de séparation d’avec la sustentation divine et cite Ibn ʿArabī sur la puissance de l’illusion (wahm) dans le chapitre d’Élie des Fuçûç al-hikam (Mélanges, note du traducteur au chap. 1).
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction Deux erreurs opposées sont ainsi écartées. La première donne au relatif une indépendance et produit un dualisme réel. La seconde conclut que, puisque cette indépendance est illusoire, les êtres manifestés ne sont absolument rien. Guénon maintient la réalité relative de la manifestation tout en niant son autonomie.
Le terme de Démiurge décrit donc un point de vue avant de désigner un personnage. Son empire s’étend aussi loin que la conscience s’enferme dans la séparation; il cesse lorsque la distinction est rapportée à l’Unité qui la contient.
Références internes
Mélanges · Essence, substance et accident · La superstition de la « valeur » · Nécessité et contingence · Le manifesté et le non-manifesté · Création et manifestation · Mohyiddin ibn Arabi · Et-Tawhîd · les Possibilités éternelles de l’Être · Mâyâ