En une phrase
Le Jîvan-mukta est celui qui a réalisé la Délivrance et l’Identité Suprême avant la dissolution du corps, de sorte que les limites individuelles subsistent comme apparences fonctionnelles sans le déterminer intérieurement.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, formulée par l'encyclopédie.
Jîvan-mukta signifie « délivré dans la vie ». La formule écarte l’idée que la réalisation métaphysique serait un état obtenu automatiquement après la mort. La mort ne concerne que la composition individuelle. La Délivrance, parce qu’elle dépasse l’individualité et tous les états conditionnés, peut être réalisée pendant que l’être continue d’assumer une existence corporelle.
Le moyen de cette réalisation est la Connaissance, entendue comme identification et non comme accumulation de représentations. Le Yogî parfait ne connaît plus les choses comme des objets extérieurs opposés à un sujet individuel. Il les contemple dans le Soi et reconnaît que, dans leur principe, elles ne sont pas autres qu’Âtmâ. La distinction du dedans et du dehors perd alors sa valeur limitative.
Le Jîvan-mukta a dépassé nâma-rûpa, le nom et la forme qui constituent l’individualité. Cela ne signifie pas que son corps devienne invisible ou que son nom cesse d’être employé. Ces déterminations continuent dans leur ordre, mais elles ne définissent plus ce qu’il est réellement. Elles sont comparables à un vêtement porté sans identification.
Guénon rapporte les caractères décrits par Shankarâchârya : absence d’action au sens individuel, immutabilité, liberté, pureté et béatitude. Le non-agir ne supprime pas l’activité apparente. Il signifie que celle-ci n’est plus attribuée à une volonté séparée. De même, l’impassibilité ne désigne pas une insensibilité psychologique, mais l’impossibilité pour les modifications contingentes d’atteindre le Soi.
La réalisation rassemble les étapes préparatoires de simplicité, de science et de silence. La simplicité restitue la nature originelle ; la science conduit à la connaissance intégrale ; le silence marque le dépassement du discours distinctif. Chez le Jîvan-mukta, ces états ne se succèdent plus comme des exercices séparés, mais sont intégrés dans l’unité.
Guénon établit enfin une correspondance entre le Yogî véritable, l’homme transcendant du taoïsme et l’Homme Universel de l’ésotérisme islamique. La comparaison porte sur la réalisation totale, non sur une identité de terminologie ou de méthode. Chaque tradition conserve ses moyens propres, tandis que le terme métaphysique dépasse les limitations dont ces moyens ont permis la traversée.
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Citations de Guénon
Le Yogî, dont l’intellect est parfait, contemple toutes choses comme demeurant en lui-même. (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 113)
Il est Brahma, après la possession duquel il n’y a rien à posséder. (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 114)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction Le Jîvan-mukta ne doit pas être conçu comme un individu devenu infiniment puissant. Une telle image agrandirait le moi sans le dépasser. La Délivrance abolit précisément le point de vue selon lequel les états universels pourraient devenir la propriété d’une personne particulière.
La persistance du corps fournit le critère le plus subtil. Extérieurement, l’être continue de se déplacer, de parler et de répondre aux circonstances. Intérieurement, ces modifications ne délimitent plus son identité. La liberté ne consiste donc pas à fuir toute condition, mais à n’être enfermé dans aucune d’elles.
Cette doctrine explique aussi pourquoi les pouvoirs extraordinaires restent secondaires. Ils peuvent accompagner certains degrés de réalisation, mais leur recherche réintroduit l’appropriation individuelle. Le signe essentiel du Jîvan-mukta n’est pas le prodige ; c’est la connaissance qui ne laisse plus rien hors du Soi ni rien à posséder comme autre.
Un exemple pour approcher le sens
Un acteur connaît son rôle, porte un costume et répond au nom de son personnage. Tant que dure la représentation, il accomplit exactement les gestes requis. Pourtant, il ne se prend pas pour le personnage au point d’oublier ce qu’il est hors de la scène.
L’image demeure imparfaite, car le Soi n’est pas un individu caché derrière un autre. Elle permet néanmoins d’approcher la relation entre la fonction manifestée et la liberté intérieure. Le Jîvan-mukta assume le rôle individuel sans être limité par le nom, la forme et l’histoire qui le composent.
Références internes
L’Homme et son devenir selon le Vêdânta · Mâyâ · Vêda · Moksha · Atmâ · Brahma · Nâma-Rûpa · L’Homme Universel · Yoga · Kundalini-Yoga