En une phrase
Moksha est la Délivrance définitive de toute limitation individuelle et de tout état conditionné, obtenue par la connaissance effective de Brahma et non par le simple passage à un monde supérieur.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, formulée par l'encyclopédie.
Guénon traduit Moksha ou Mukti par « Délivrance ». Le mot ne désigne ni une amélioration de l’individualité ni l’accès à un état céleste, mais la sortie de toute condition limitative. Les états de l’être peuvent être indéfiniment élevés tout en demeurant déterminés par certaines conditions. Moksha n’est pas le dernier terme de leur série; elle est l’obtention de l’état suprême et inconditionné, auquel aucune série ne peut conduire par simple prolongement.
Cette définition commande la distinction entre Délivrance et salut. Le salut, au sens religieux, assure à l’individu une condition posthume favorable et stable; il demeure donc relatif à cet individu et à un état déterminé. La Délivrance implique au contraire le dépassement de l’individualité elle-même. Assimiler les deux notions revient à réduire la métaphysique au point de vue religieux et à confondre l’Inconditionné avec une modalité supérieure de l’existence.
La Délivrance ne peut être produite par l’action. Toute action part d’un être déterminé, s’accomplit dans un domaine et porte un fruit proportionné à ce domaine. Elle peut purifier, préparer ou ordonner l’individualité, mais elle ne peut, par ses propres moyens, abolir la condition dont elle procède. Seule la connaissance métaphysique, devenue identité effective du connaissant et du connu, dissipe l’ignorance qui faisait paraître le Soi limité à l’individu.
La connaissance requise n’est donc pas une conception mentale de l’identité d’Atmâ et de Brahma. Une formule comprise théoriquement demeure extérieure à sa réalisation. La parfaite connaissance de Brahma coïncide avec l’« Identité Suprême »: l’être ne pense plus l’Inconditionné comme un objet, il est délivré de la distinction même qui rendait possible ce rapport de sujet à objet.
Guénon distingue enfin la Délivrance obtenue durant la vie, dont le jîvan-mukta est le témoin, et celle qui devient effective à la dissolution de la forme corporelle. Cette différence concerne les conditions d’apparition, non le degré de la Délivrance. L’être délivré vivant continue de manifester une individualité dans le monde sans être intérieurement enfermé dans ses limites.
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Citations de Guénon
La « Délivrance » (Moksha ou Mukti), c’est-à-dire cette libération définitive de l’être dont nous venons de parler en dernier lieu, et qui est le terme ultime auquel il tend (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 103)
La Délivrance n’est donc effective qu’autant qu’elle implique essentiellement la parfaite Connaissance de Brahma ; et, inversement, cette Connaissance, pour être parfaite (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 105)
De là, il résulte immédiatement que le « salut », au sens religieux où les Occidentaux entendent ce mot, étant le fruit de certaines actions (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, p. 106)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction Le terme français de « libération » peut évoquer un changement social, psychologique ou moral. La majuscule de « Délivrance » marque chez Guénon une transposition radicale. Il ne s’agit pas de libérer un individu de certaines entraves tout en conservant sa définition, mais de mettre fin à l’illusion qui le faisait se croire exclusivement cet individu.
Cette doctrine n’amoindrit pas la valeur propre du salut ni celle des actions rituelles. Elle refuse seulement de les identifier à un terme qui est d’un autre ordre. Une action juste dispose l’être et produit ses conséquences; elle ne devient pas, par accumulation, connaissance de l’Inconditionné. Le passage entre les deux n’est pas quantitatif.
Un exemple pour approcher le sens
Un prisonnier peut être transféré d’une cellule étroite à une vaste enceinte ouverte au ciel. Sa condition s’est immensément améliorée, mais une limite subsiste encore autour de lui. Agrandir indéfiniment l’enceinte ne supprime pas la nature de l’enfermement; cela en change seulement les conditions.
Les états supérieurs sont comparables, sous ce seul rapport, à des domaines plus vastes que l’état humain. Moksha n’est pas le plus vaste d’entre eux. Elle est la disparition de l’enceinte comme principe de limitation. Cette image montre pourquoi aucun progrès à l’intérieur d’un état, si remarquable soit-il, ne peut être confondu avec la Délivrance finale.
Références internes
L’Homme et son devenir selon le Vêdânta · Le Vêdânta · La tradition hindoue · La Grande Délivrance · La réalisation métaphysique · Jîvan-mukta · Personnalité et individualité · Atmâ · Brahma · Mâyâ