En une phrase
La quantité est ce qui rend les choses nombrables et mesurables, pôle substantiel inférieur de l’existence corporelle dont la domination tend à effacer les distinctions qualitatives sans pouvoir les supprimer entièrement.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Les États multiples de l'être et Les Principes du Calcul infinitésimal, formulée par l'encyclopédie.
La quantité ne constitue pas pour Guénon une propriété universelle de tout ce qui est. Elle appartient aux conditions de certains domaines manifestés, et spécialement au monde corporel. Nombre, grandeur, poids, durée mesurable et extension sont des modalités quantitatives. Ils saisissent un aspect réel des choses, mais non leur essence ni l’ensemble de leurs qualités.
Dans toute manifestation, le pôle essentiel apporte les déterminations qualitatives ; le pôle substantiel en reçoit le déploiement. La quantité se rapporte à ce second pôle. Elle exprime l’indistinction relative du support et la possibilité de traiter des unités comme équivalentes sous un rapport défini. Plus une chose est réduite à ce qui se compte, moins ses différences de nature interviennent dans la connaissance que l’on en prend.
La quantité pure est une limite, non un état effectivement réalisé. Si toute distinction qualitative disparaissait, aucune unité ne pourrait même être distinguée d’une autre, et le nombre deviendrait impossible. La manifestation ne peut donc atteindre la quantité pure ; elle peut seulement s’en approcher par une uniformisation croissante.
Le nombre fournit le type le plus net de la quantité discontinue. Les grandeurs spatiales et temporelles relèvent de la quantité continue. Guénon refuse pourtant de réduire le continu à une somme d’éléments discontinus. Une ligne n’est pas composée de points comme un tas est composé de grains, car le point n’a pas d’étendue. Cette distinction fonde sa critique des conceptions fautives de l’infinitésimal.
La domination moderne de la quantité apparaît lorsque la mesure, légitime dans son ordre, devient le critère exclusif du réel. L’homme devient unité statistique, le travail rendement, la connaissance accumulation de données et la civilisation volume de production. Les caractères qualitatifs sont alors négligés parce qu’ils ne se laissent pas comparer par une échelle uniforme.
Cette tendance accompagne le mouvement descendant du cycle. L’éloignement du principe accroît la solidification et rapproche le monde de son pôle substantiel. La standardisation industrielle, la production en série et l’opinion de masse en sont des expressions sociales. Elles ne résultent pas de la quantité seule, mais de la prétention à enfermer toute valeur dans ce qui peut être compté.
Il faut enfin distinguer la multiplicité principielle de la quantité arithmétique. Les possibilités contenues dans l’unité métaphysique ne sont pas une collection d’unités séparées. Le nombre peut les symboliser par transposition, mais il ne les mesure pas. Confondre les deux revient à projeter les conditions du monde corporel jusque dans l’ordre universel.
Les pages citées ci-dessous sont celles du document numérique, couverture comprise, et peuvent différer de la pagination imprimée. Voir les conventions de citation.
Citations de Guénon
Le point le plus bas revêt l’aspect de la quantité pure, dépourvue de toute distinction qualitative. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 3)
Dans la quantité pure, les « unités » ne sont distinguées entre elles que numériquement. (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, p. 37)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction La critique de la quantité n’est pas un refus du calcul. Guénon conteste une extension illégitime, non l’exactitude des sciences quantitatives dans leur domaine. Une mesure devient trompeuse lorsqu’on lui demande de juger ce qui, par nature, ne se réduit pas à une grandeur.
Le paradoxe de la quantité pure est essentiel. L’uniformité absolue supprimerait la possibilité même de compter, puisqu’il faut au moins distinguer les unités pour dire qu’elles sont plusieurs. La quantité tend donc vers une limite qui, si elle était atteinte, abolirait son propre exercice.
Ce paradoxe explique pourquoi le monde moderne ne devient jamais entièrement quantitatif. Les qualités qu’il exclut reviennent sous des formes résiduelles, parfois inférieures ou désordonnées. L’analyse guénonienne décrit une direction dominante, non une transformation accomplie de toute réalité en chiffres.
Un exemple pour approcher le sens
Deux livres peuvent avoir le même nombre de pages, le même poids et le même prix. Sous ces trois rapports, ils sont quantitativement équivalents. Pourtant, leur langue, leur doctrine, leur beauté et l’effet qu’ils exercent sur un lecteur peuvent différer entièrement.
La mesure n’est pas fausse : chacun des nombres répond à une question précise. L’erreur commence lorsqu’on conclut que les livres se valent parce que leurs valeurs mesurables coïncident. La quantité rend possible la comparaison des supports ; elle ne remplace pas le jugement sur les qualités.
Références internes
Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps · Les États multiples de l’être · Les Principes du Calcul infinitésimal · Hylè et materia prima · Le Cube · La Possibilité universelle · Les états multiples de l’être · Le Continu et la divisibilité indéfinie · La Limite et le passage à la limite · La Qualité