En une phrase
Le progrès est la croyance moderne selon laquelle l’humanité s’améliorerait nécessairement dans tous les ordres, par un mouvement linéaire et indéfini dont le développement matériel fournirait la mesure.
Exposé métaphysique
Synthèse de la position de Guénon dans Orient et Occident et La Crise du Monde moderne, formulée par l'encyclopédie.
Guénon ne nie pas qu’un procédé puisse être perfectionné, qu’une science particulière accumule des résultats ou qu’une condition matérielle soit améliorée. Sa critique porte sur le passage illégitime du progrès limité au progrès absolu. Une supériorité mesurable dans un domaine devient alors la preuve supposée d’une élévation générale de l’humanité.
Cette croyance repose sur trois confusions.
- Le particulier est pris pour l’universel. Les transports peuvent devenir plus rapides sans que la connaissance métaphysique progresse. L’efficacité technique ne fournit aucune mesure commune avec l’ordre intellectuel ou spirituel.
- La quantité est prise pour la qualité. Produire davantage, communiquer plus vite et disposer de plus d’informations sont des accroissements quantitatifs. Ils peuvent coexister avec une diminution qualitative des fins, des connaissances et des institutions.
- Le changement est pris pour une ascension. La succession d’états différents ne prouve pas que le dernier soit supérieur au précédent. Le besoin incessant de nouveauté peut au contraire manifester une incapacité à atteindre l’équilibre.
Guénon souligne la date récente des mots « civilisation » et « progrès » pris dans leur sens absolu. Leur diffusion accompagne, à partir du XVIIIe siècle, la formation du matérialisme moderne. Ce caractère historique suffit à contredire leur prétention à exprimer une évidence universelle. La plupart des civilisations ont conçu le temps humain selon des cycles et ont situé l’âge d’or au commencement, non à la fin.
La doctrine traditionnelle des cycles décrit une descente progressive de la qualité vers la quantité, du principe vers sa manifestation la plus extérieure. Cette marche n’exclut pas des progrès locaux. Elle explique même pourquoi les capacités matérielles peuvent s’accroître dans une phase d’obscurcissement : l’attention collective se concentre sur le domaine inférieur au moment où les ordres supérieurs deviennent moins accessibles.
La croyance au progrès exerce alors une fonction de justification. Tout changement moderne est interprété comme une étape nécessaire, et les pertes qu’il entraîne sont traitées comme le prix provisoire d’un avenir meilleur. Une civilisation devient ainsi incapable de reconnaître sa propre déviation, puisqu’elle a défini l’écoulement du temps comme une preuve de supériorité.
Guénon rattache cette croyance à l’optimisme et à la sentimentalité. Elle n’est pas une conclusion démontrée, mais une confiance accordée au devenir. Même le « progrès moral » ne possède aucune mesure stable lorsque chacun appelle progrès ce qui convient à ses préférences individuelles.
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Citations de Guénon
La conception du progrès indéfini, apparue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, concourut à convaincre l’espèce humaine qu’elle était entrée dans une ère nouvelle, celle de la civilisation absolue. (Orient et Occident, p. 11)
Ce que les Occidentaux appellent progrès, ce n’est pour les Orientaux que changement et instabilité (Orient et Occident, p. 19)
Lecture de l’encyclopédie
note de la rédaction La critique guénonienne n’autorise pas à déclarer illusoire toute amélioration médicale, juridique ou technique. Elle demande de préciser le domaine et le critère. Dire qu’un moyen est plus efficace ne répond pas à la question de la fin qu’il sert, et une augmentation de puissance peut rendre plus graves les conséquences d’une orientation fausse.
Le désaccord porte donc sur l’unité de mesure. La modernité tend à agréger des résultats hétérogènes dans un bilan général de l’histoire. Guénon soutient qu’il n’existe pas de somme commune où un gain de vitesse compenserait une perte de connaissance principielle.
Cette page doit enfin être lue avec la doctrine cyclique. Sans elle, la critique du progrès ressemble à une préférence nostalgique pour le passé. Avec elle, la décroissance reçoit un sens cosmologique : toute manifestation s’éloigne de son principe à mesure qu’elle déploie ses possibilités les plus extérieures.
Un exemple pour approcher le sens
Une bibliothèque numérise tous ses livres. La consultation devient plus rapide, les copies plus nombreuses et la recherche de mots presque instantanée. Ce sont des progrès réels et précisément définis.
Mais si les lecteurs perdent la langue des ouvrages, ignorent leur doctrine et ne savent plus distinguer un commentaire d’un texte fondateur, l’accès accru coexiste avec une perte de compréhension. Affirmer que la bibliothèque a progressé absolument reviendrait à additionner deux ordres qui ne se mesurent pas l’un par l’autre.
Références internes
Orient et Occident · La Crise du Monde moderne · L’Orient · L’Élite · La tradition hindoue · La Civilisation · La civilisation matérielle · Manvantara · Kali-Yuga · L’individualisme